Souvent, il lui arrivait, pardonne moi l'expression, de "réserver son temps". Il notait ainsi, sur un bout de feuille arrachée, les horaires pendant lesquels il souhaitait ne pas être dérangé, "laissé en sommeil" comme il aimait le dire, et fermait les yeux ensuite en vous faisant un geste du bras qui signifiait "adieu".
Son œil, perdu le même jour que l'anniversaire de la mort de Gandhi, trônait dans un bocal en verre. Il flottait dans un liquide inconnu de moi, peut-être du formol, quelque chose de conservateur. Je regardais cette étrange chose qui me fixait sans me voir. Un oeil unique, détaché du reste de lui, solitaire comme une île, blanc laiteux, presque rond. Je me mettais à penser à une promenade à V. en ta compagnie. Nous regardions les maisons semblables à des chalets. Tu parlais de la "bourgeoisie thermale", tu t'étonnais que je n'aime que les bâtiments carrés et "bien visibles", sans doute un reste d'orgueil, vague envie de plaire, de me distinguer, ou alors autre chose que j'ignore et qui ne m'intéresse pas plus que cela. Rentrée à P. je penserai encore à notre marche. Nous étions comme à la recherche d'une même chose, sans le savoir ou le vouloir.
Lui que fait-il maintenant? Sans doute danse t-il quelquepart, loin du monde, abrité des regards. Son souffle est retenu. Il s'est éteint, un jour, comme les bougies, en silence, sans qu'on y prête plus d'attention qu'un soupçon de gêne au moment où l'intensité lumineuse baisse, s'évanouit presque, puis n'existe plus ailleurs que dans nos souvenirs. Je me tais. Je pense, à rien et à beaucoup de choses. Il me faudrait écrire cette lettre promise. J'y tiens comme on tient à un défi. Le temps a beau passer, le but qu'on s'est fixé ne change jamais. Il demeure intact et finit parfois par nous frustrer, par nous démanger au coeur. C'est le cas pour ce courrier que je dois envoyer à N. J'y pense sans arriver à faire venir les mots que je voudrais. Je sais, en présence de ce sentiment d'incapacité, qu'il est inutile de me forcer. A exiger de moi ce que les autres veulent, je finis par n'arriver à rien, et ainsi à devenir mon image inversée. S'il y a une morale à cela, c'est de savoir se faire confiance, et suivre son coeur plutôt que ses oreilles.
Que faisaient-ils -eux- à 17h, ce lundi? Ils attendaient aussi. Assis sur la banquette arrière d'un Peugeot break qui avait servi pour transporter des caisses de fruits et légumes. L'intérieur respirait encore les odeurs de terre, de céléri, et un nuage de parfum bon marché. Ils ne faisaient rien, posés comme des meubles, immobiles des pieds jusqu'au tronc. Seule leur tête bougeait un peu, à droite puis à gauche dans un mouvement calme. Ils observaient la rue, les passants, les devantures. C'était un jour de fête, le 14 juillet sans doute. Je suis passé à leur niveau en me dirigeant vers la gare. Ils avaient 12 ou 14 ans. Ils m'ont émue. Une des vitres du véhicule était baissée. En me concentrant, je pouvais entendre leur respiration comme une horloge, régulière, sans limite. J'ai dit "bonjour" et ils m'ont souri.
Inutile de commencer ce projet de lettre à N. aujourd'hui. J'ai l'esprit ailleurs, enchaîné à des angoisses que je tricote pour donner un corps à mon malaise. Certains jours, certains moments fugaces, j'arrive, j'ignore comment, à m'en débarasser, à me rendre compte, à comprendre -au sens le plus fort du terme- à quel point ce que j'appelle l'angoissement est vain, presque puéril. Las: on ne se défait pas si facilement d'une habitude, plus encore d'une mauvaise habitude. Ce qui vous fait du mal peut aussi, quelquefois, avoir un sens, une raison.
On ne commence pas à écrire. On recommence. On répète. On continue. La première phrase n'est pas forcément la plus difficile. Ce qui est difficile vraiment c'est la poursuite de cette phrase. Il faut en quelque sorte lui être fidèle comme à un rêve... "Cette lettre commence par une question...".
Il n'y a rien à éviter dans l'écriture. Eviter c'est déjà trop anticiper, trop dépendre d'autre chose que soi, ce qu'on a à dire. La structure, l'ordre viennent ensuite. On fait oeuvre alors de paysagiste. Mais un jardin n'existe pas sans ce qu'il contient. Le plan le plus exact, le plus parfait, ne résiste pas au vide qu'il entoure. Le plein est à l'intérieur, et nulle part ailleurs.
Jeu de dupe: la politique et le commerce.
Mr Ponpon ne me regarde pas. Sa bouche est ouverte en un cri de défi, un ordre: de l'audace. Ah! si seulement! Si j'étais moins peureuse.
Quel pouvait être le métier de ce type assis face à moi dans le compartiment d'un train de province? Si j'avais voulu lui poser la question, j'aurai pu parier qu'il m'aurait répondu "je suis un commercial" avec cette mine satisfaite des gens qui pensent que le sens d'une vie se résume au temps qu'il faut pour définir sa place dans le monde. En l'occurence, "commercial" veut tout dire et rien, ce qui est parfait pour le type que je regarde ce jour là, un peu par hasard et beaucoup par ennui; et qui, soudain, esquisse un sourire de connivence à mon égard. En réponse je ferme les paupières; une conversation maintenant, même silencieuse, ne m'intéresse pas, et puis le type est déplaisant dans sa façon, très sûre, voire autoritaire, de se pencher vers moi avec des points d'interrogations dans les yeux. "On se connaît, non?" me demande t-il à un moment. Poliment je dis que non. Tout s'arrête à ce "non" prononcé dans le vacarme d'une arrivée à la gare de N. Il se lève, un peu dépité, il oubliera très vite, et s'en va ailleurs.
Je ne sais pas pourquoi je me souviens de cette petite scène, ni pourquoi j'ai choisi de l'écrire ici, amputée de son contexte. Elle ne révèle rien ni du monde, ni du reste de ma vie ou de celle du "commercial". A peine est-elle un cliché sur les rencontres -heureuses ou malheureuses- qu'on peut faire dans les transports en commun, les trains par exemple. Cela me fait penser à une phrase prononcée par un de mes enseignants à la fac. Le sujet était la philosophie politique d'un auteur que j'ai oublié. La phrase n'avait d'ailleurs rien à voir avec lui. P. l'avait dite dans son introduction, longue digression sur le regard: "l'autre n'est jamais entièrement absent". Je repense à cette phrase en écho à cet échange médiocre dans le train. Un échange qui ne sert à rien et qui ne mène nulle part. Pourtant je ne l'ai pas oublié. Quelquechose, mais quoi?, y a retenu mon attention, quelquechose qui a à voir avec l'impossible absence de l'autre.
"Cette lettre commence par une question? Cette phrase d'amorce, l'appât qu'un pêcheur prépare avant le coup de filet, cette phrase d'entrée n'a même plus de sens. ".
L'écran est bleu. Ton baiser a le goût d'un bonbon au sureau. Tout hasard a ses raisons.