04 octobre 2008
Samedi
Cette nuit je veux que nous dansions l'Apocalypso
Alain Chamfort
Elle ne connaît pas Gide ou Genet ou Cocteau. Elle ne connaît pas Colette ou Leduc non plus. Elle lit peu de romans. Elle préfère la radio. Elle ne regarde pas la télévision. Elle va chez son amante à Deauville. Elle habite Paris. Elle prend le train parce qu'elle a peur de la voiture. Elle a toujours eu peur de la voiture et elle ne se l'explique pas. Elle se fout des explications; elle n'en exige jamais de personne et elle n'en donne pas non plus. Ses affaires sont dans un sac de toile kaki, celui que son cousin lui a offert pour son anniversaire, celui que Marie aime. Pour la présenter on peut dire cela: une fille qui prend un train pour la Normandie. Sa voix est rauque, ses gestes légers. Elle fait du sport comme les autres adhérents du club à Auteuil. Du squash, du badmington, du cross, de l'aviron, de la natation, tout ce que le corps peut prendre. Elle a des rêves d'artiste, de peintre ou d'actrice. Elle s'est inscrite à la fac de droit. Elle sort le soir. Elle va dans des boites, dans des concerts. Elle aime bien Bowie, les Pet Shop Boys. Elle collectionne les écharpes. Elle en a deux. Le nombre n'a rien à voir.
Elle attend sur le quai de la gare. D'autres gens attendent aussi. Tout le monde attend quelque chose. Maintenant c'est un train, tout à l'heure ce sera le sommeil, le départ, l'arrivée. Elle pense qu'il ne faut pas s'y attarder. Elle a un walkman. Elle écoute Bleu comme toi de Etienne Daho. Les trains partent et repartent. Ils arrivent dans un sens, ils s'en vont dans un autre. Elle allume une cigarette. Elle ressemble un peu à un voyou. Elle s'en fout. Ca ne regarde personne la facon dont elle fume, la facon dont elle s'habille, avec qui elle choisit de parler. Une femme la regarde. Elle ne sait pas pourquoi. La femme a l'air triste. Après un moment elle s'en va. Elle disparait derrière un pilier.
C'est la cinquième fois qu'elle prend ce train et elle s'assoit toujours à la même place, près de la fenêtre. Les jambes croisées, la tête contre la vitre, elle lit un roman. Parfois son regard s'échappe vers le paysage. Elle ferme le livre. Elle recommence le même rêve les yeux ouverts. Elle se demande ce qui se passerait si le train ne s'arrêtait jamais. Elle n'est pas maquillée. Elle ne sourit pas tout le temps. Elle n'est pas conventionnelle. Juste une fille dans un train qui part voir une autre fille.
Le roman c'est sa soeur qui lui a offert. Il lui rappelle son enfance dans un grand appartement de banlieue, l'odeur de la cire, la chaleur de l'édredon en hiver. Est-ce qu'elle rêvait déjà aux filles? Elle ne sait plus très bien quand tout a commencé, quand elle a su. Elle pense à Marie. Elle voudrait lui dire qu'elle en a marre de partir comme une voleuse le dimanche matin, avant le retour de l'autre, de partir avec le froid dehors et la rue vide, un peu triste, et puis ce sentiment de ressembler à une pute. Ce n'est pas de la honte, juste un peu de dégout, l'impression qu'elle n'est qu'un corps, qu'un cul, à peine un numéro de téléphone au fond d'une poche de jean. Leurs vies ne se ressemblent pas. Pourquoi la sienne s'en va? Et pourquoi personne ne la retient?
Marie et elle. Elle et Marie. Elle sait qu'elle n'est pas la seule dans la vie de Marie. Elle sait qu'elle peut trouver une fille si elle veut mais que si elle le fait c'est fini. Marie a distribué les roles et elle a accepté le sien.
Elle rentre le dimanche soir dans son studio de la rue des Abesses au cinquième étage. Elle croise la concierge. Elle sourit, elle parle, elle écoute, elle fait semblant. Elle n'est pas vraiment heureuse mais qui l'est vraiment? Elle met la clé dans la serrure. Elle s'allonge sur le lit. Elle coupe le téléphone, elle le rebranche très vite après. Elle a mal au dos et la bouche sèche. Sur sa chaine elle joue Traces de Toi de Alain Chamfort, le disque qu'elle a pris chez un copain de Marie pendant un diner. Elle le rendra si elle s'en souvient. Elle s'en fout si les gens la prennent pour une petite voleuse. Ils la trouvaient un peu triste à la soirée. Elles les trouvait prétentieux, des intellos Parisiens mués en bourgeois de province. Tout ce qu'elle déteste. Marie l'a présentée comme une amie de sa cousine. Elle lui en voulait. Elle s'en voulait aussi d'avoir trop bu, d'avoir giflé Marie dans la cuisine. Elle se dit qu'elle a eu tort peut-être de renverser un fauteuil, de claquer la porte. Marie ne l'a pas suivie.
Elle se regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Sa meilleure amie doit venir la chercher pour aller au cinéma. Il est huit heures. Elle voudrait que Marie l'appelle. Elle éteint la lumière. Elle pense à son coeur qui bat, à l'envie qu'elle a de dire à Marie qu'elle l'aime. Marie si belle, si distante, si imprenable, si heureuse, si douée. La bouche de Marie. Les yeux de Marie. La voix de Marie dans son oreille. Les mains de Marie autour de sa taille. Marie qui ne vient pas sur les quais de gare, qui nage trop loin dans la mer, qui se tient dans son silence, qui disparait toujours, qui se lasse, qui est si dure à retenir, si dure à comprendre, si dure à aimer. Le monde de Marie, les chevaux, les acteurs, les chanteuses, les auteurs, les journalistes, les voitures qui roulent vite. Elle n'entre pas dans ce monde. C'est le mauvais cadre. Elle voit les confettis, les flashs. Elle entend les applaudissements. Elle écoute, elle regarde, mais elle ne rentre jamais dans cette bulle de champagne qui enivre. C'est une fête qui lui fait peur, pleine d'ogres, des monstres de l'enfance, des rires qui glacent, des conversations qui dessinent des frontiêres entre les gens, pleine de cette facilité et de cette légèreté qu'elle n'a pas. Elle se sent timide à Deauville, pleine de maladresse. Elle n'arrive pas à parler quand Marie la laisse, qu'on lui pose alors des questions, d'où elle vient, ce qu'elle fait, ce qu'elle veut faire. Elle cherche la plage dans sa tête. Effacer le maquillage, ne plus entendre la musique, ne plus entendre ce vide derrière les mots, derrière les sourires. Elle veut quitter le manège, les lumières qui brulent, cette sensation de perte de soi. Elle rêve qu'elle emmène Marie cette fois, qu'elles marchent ensemble sur les planches et que le silence de la nuit les protège...
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