04 octobre 2008
Samedi encore
Dresde
Première boîte de nuit à Dresde.
J'ai 21 ans.
Je me souviens de mon coeur qui se serre un peu avant de pousser la porte. Je me souviens de l'escalier étroit que je descends, croisant des visages où perlent des gouttes de sueur, des visages où glissent des lumières rouges et bleues, des visages différents du mien, des visages qui rient, qui regardent, des visages qui sont d'ailleurs, qui se superposent les uns aux autres.
Je me souviens de ma peur et de mon élan, de ces escaliers encore où je semble m'enfoncer, des escaliers interminables. Je ne sais pas d'où vient cette peur. Je ne sais pas pourquoi j'ai longtemps évité les boîtes de nuit. Je ne sais pas pourquoi je croise les bras en regardant mes pieds, en désespoir de moi, de ma timidité.
Qui ai-je suivi? Personne en particulier. Je suis là par hasard parce que je suis à Dresde et que je cherche quelque chose, je ne sais pas, sortir de la salle d'attente qu'est ma vie par exemple.
Dresde c'est la ville décapitée pour moi. La ville que le feu a rasée à la fin de la guerre. On en voit les traces partout, surtout le soir quand la nuit démaquille Dresde, que derrière les peintures on devine les traces des flammes noires qui ont fait éclater les fenêtres, crier les gens, pleurer les enfants et hurler les chiens.
Je suis invisible, je le sais, je le sens. Je ne me vois pas, ni dans les yeux des autres, ni dans les miroirs, ni dans le fond du verre que je bois pour m'occuper, pour avoir l'air de faire partie du décor. Je suis étrangère ici, je ne parle pas bien la langue, je ne connais pas encore les codes, je ne sais pas mots qu'il faut dire pour ouvrir les portes, pour changer la direction des regards.
J'écoute la musique, celle des Pet Shop Boys, celle de The Cure, celle de Cock Robin. Cette musique s'imprime dans ma mémoire, voyage sur ma peau. Je voudrais partir maintenant mais je reste. J'oublie. Tout. Je ne danse pas. J'apprends à poser, à avoir l'air de... Je ne parle pas. J'attends. Je regarde. Je ne cherche pas le contact.
J'ai peur qu'on fasse attention à moi. Peur de devoir parler. Peur de devoir expliquer. Peur d'avouer.
J'ai peur qu'on me pose des questions. Peur qu'on me renvoie dehors. Peur qu'on se moque un peu.
Au bout d'un moment ca me fait presque rire toute cette peur. Je peux partir. Je pourrais mais je reste. Je cherche un abri. On trouve toujours un abri. Le mien c'est le bas de l'escalier où je m'assois sur une marche en buvant une bière, aussi lentement que possible pour rester, pour me sentir moins nue peut-être, pour rentrer dans le jeu. Mais je m'amuse peu ou mal. Je suis là mais sans arriver à trouver ma vraie place. Alors je l'invente, au bas de l'escalier, la fille qui joue avec des cartes postales, qui porte des lunettes embuées, qui tient une canette de bière dans sa main gauche, qui regarde vaguement par terre et puis qui relève la tête... C'est moi.
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