Brown eyes... Bois blanc. Récemment on a repeint les portes des toilettes du bureau. Rageusement presque. En toute hâte en tout cas, après plaintes répétées de visiteurs, choqués par les graffitis étalés sur le bois, signes évidents pourtant que la vérité est toujours cachée, que le réel est un théâtre, même et surtout même dans les entreprises, presbytères laïques, où parfois les esprits disjonctent.
Dans les toilettes, l’espace clos devient espace de liberté. On s’y tient assis ou debout, à l’affût des pas, tirant la chasse pour brouiller les pistes tandis que d’une main enfantine on trace un mot, on en lit deux, anonymement...
– je te sucerai bien / numéro de téléphone / tu es moi –
Jeux de mots et poèmes qu’on déchiffre à peine, penché sur soi même, l’oeil voyeur, dans ce qui, autour de nous, se met à ressembler à une cellule...
On n’efface jamais les messages. S’il le fallait, on gratterait avec les ongles sous la peinture pour que l’univers conserve cette trace encore. Arrachés à nos coeurs bavards, les messages laissés sur les murs sont le soulagement d’un silence imposé, d’une parole muette par devoir.
Sur un arbre pillé, Mr T. nouait des papiers pliés. Mr T, habitué à dormir le jour et, la nuit venue, à rouler longtemps, lui et sa Bentley affichant des milliers de kilomètres au compteur, lui et sa Bentley sucottant alcool et gazoline, comme il l’expliquait, ce que je paye m’appartient, j’aime le liquide de cette perfusion.
Nuit noire sur l’est Zanzibar, la magie d’un lieu est dans son nom, répété après les adieux, résonné dans des couloirs lépreux, disait Mr. T, incliné au bord d’un quai de métro, presque à la dérive. Glisser, dit-il, je veux glisser encore, longtemps; le jour c’est impossible, les yeux me coulent dans le coeur, je me cache dans des tiroirs. Soir après soir, je les quitte, je m’échappe de là où je reviens toujours. Je pars, dans les abattoirs, comme j’appelle les rues, pour ne rien y faire du tout. Ça vous ferait plaisir de savoir que j’assassine là-dedans, hein ? Il passe ses mains dans les cheveux. Il a été beau. On dit qu’il a fasciné, hommes et femmes. On dit que c’était un inconscient. Il passe les mains dans ses cheveux, doigts plantés dans le moelleux du crâne, juste avant le puzzle d’os et de muscles, parlant soudain de sa main invisible, du froid, de son vélo à roulettes sur l’île de Sado dans la mer du Japon, de ses lèvres devenues quasi violettes, de ses rides pareilles à des cicatrices, pareilles à des lignes de division entre le passé, le présent et l’avenir. Est-ce que nos visages ne sont pas des cartes ? Il demande. Il rit. Il se tait. Il se lève. Il montre une affiche vantant les mérites de la chirurugie esthétique. Les chirurgiens nous effacent peu à peu à notre demande, dit-il levant ses mains devant les yeux, j’ai peut-être fait cela moi aussi, songeur, peut-être que moi aussi j’ai effacé.
Tu plies les genoux comme lui, tu pourrais lui ressembler. Il conduisait d’une seule main, je n’ai jamais voulu voir où traînait l’autre, il y avait toujours la nuit à prendre, sans rien décider.














