08 septembre 2008
Lundi
C'était où? Où déjà, La chambre de Giovanni? A gauche, au fond, près de la cuisine, derrière un empilement de caisses auquel plus personne ne prêtait attention, à gauche, oui, a la sinistra; alors on pensait, comme lui, comme Giovanni: c'est la chambre sinistre.
Le lit. Le piano. Et trois livres. Et Giovanni, assis en tailleur, vieux, ridé et crevassé, tatoué, gaucher, boxeur, voleur, perdu, voyageur, concierge et --merde, disait-il, y'a jamais assez de place sur les papiers d'identité pour dire tout ça.
Mantenere il silenzio. Le boulot déclaré de Giovanni. Se taire. La fermer. A cause du bruit, des bruits, de tous ces bruits dans l'immeuble, du haut en bas et du bas en haut. Giovanni, auto-déclaré roi du silence. Partir très tôt, marche après marche, partir, dans la poussière incrustée, à la conquête impossible du silence impossible. Aujourd'hui, criait Giovanni dans son accent de Vénétie, aujourd'hui c'est le jour des muets. Et tout le monde se doit de respecter un mimimum de silence. Ca voulait dire, dehors, un par un, tous les locataires et tous les propriétaires, y compris les infirmes qui ne sortaient plus de chez eux depuis longtemps et voyaient à cette occasion à quel point le monde change quand on ne fait pas attention à lui.
Giovanni, père fouettard et dernier anarchiste véritable, disait-il, car tous les autres, sans exception, sont des cons. Du reste, me disait la voisine, un peu tourmentée, il n'a pas tout à fait tort. On est anarchiste ou on ne l'est pas. Ce n'est pas si difficile. A quoi je répondais par un silence discret, ne comprenant rien ou si peu à ce qu'on me racontait. Cio giocà a la tua favore, soufflait Giovanni: cela joue en ta faveur. Et d'un geste un peu brusque il me signifiait de me presser: andata via. Bouge. Tu verras bien ce que la journée t'offre.
Et dans l'immeuble soudain allégé des respirations de ses habitants, Giovanni trônait en libertaire goûtant au luxe de la propriété. Commençait alors une brève tournée des appartements pour y distribuer le courrier et traquer la médiocrité des intérieurs. Quel besoin ont les gens de s'entourer de tant de choses inutiles, demandait-il, se parlant à lui-même, pendant que la "famille" (comme s'étaient baptisés les habitants de l'immeuble de la via T.) se tenait en cercle dans la cour intérieure, à fumer et à parler, aussi bas que possible, respect du silence oblige.
De la fenêtre du dernier étage, Giovanni observait, et, découragé ou bien alors encouragé (qui sait à cet âge de la vie ce qui nous porte encore?), il criait à nous tous: hé, les ploucs, si je saute et si je tombe sur vous, on va bien rire.
Il y avait toujours quelqu'un pour lui répondre: Giuletta! Zoccola! (Juliette! Poufiasse!).
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