14 juin 2009

Dimanche

[Fragment]

On arrivait à D. par avion. Le vol durait deux heures depuis la capitale du pays. Il n'était pas difficile de trouver des places pour partir, D. étant une destination encore peu recherchée à l'époque.

A D. on prenait un antique train et le vrai voyage commençait alors. On allait vers la mer de sable dans l'odeur du charbon brûlant. On allait pour voir ces terres aux lignes douces dangereusement cachées entre les plis des cartes géographiques. La locomotive usait ses cheminées et son souffle s'élevait en gros nuages de poussières anthracite qui s'évaporaient dans un air de feu. Au-dessus, le soleil restait impassible criblé de rayons. Le soir c’était une étoile accrochée à un tissu sombre que nos yeux regardaient. La mer en dessous, on ne la ressentait pas, on était sourd. Les gens disaient pourtant qu’à force de regarder vers elle on aurait fini par l’atteindre, par la voir remonter lentement depuis les profondeurs de ce puit en grosses pierres sur les bords duquel s’accoudent des gens qui viennent par grappes, avec leurs seaux et leurs outres en peau, quand ils descendent des montagnes là-bas et qu'ils viennent pour voir l'ensorcellement du désert.

 


13 juin 2009

Samedi

Quand, l'une après l'autre les marches de l'escalier sont vaincues et que j'entends la porte se fermer derrière mes pas, je sais que je suis enfin rentrée chez moi. Une autre vie commence, plus vraie, plus douce, une vie tranquille et apaisante où même les colères ne brisent pas, une vie où je m'entends enfin, et  m'endors dans ses bras comme dans un rêve. A quoi bon que se poursuivent les secondes, les minutes et les heures? A quoi bon que s'inventent, l'un après l'autre, les jours et les ans puisque contre elle le temps s'arrête et se fond en un point qui condense passé, présent et avenir?

 

07 juin 2009

Dimanche

Un hôtel de charme sur la côte. Ca fera oublier Bastille, le bruit des cyclos au Vietnam, les grondements de l'orage. Bref, un peu de silence ne me nuira pas.

Peut-être même que j'irai au bout de cette jetée.
Peut-être.
La mer sera grise et fatiguée.

Je me tiendrai droite et le vent me filera des gifles et le sel emmêlera mes cheveux et la bruine glissera sous ma peau et rouillera mes os. Dans ma tête, au delà du silence bruyant de la mer, je composerai une lettre, une lettre qui a commencé il y a bien dix ans, une lettre qui s'écrit à l'encre invisible, l'encre que déversent les souvenirs et les rêves. Je commencerai par une question: comment est-ce arrivé?

....

Et voilà, je m'arrête encore. Je reste au seuil de la vérité qui n'ose pas être dite. Ce n'est pas un grand secret. Ni terrible. Ni triste. Ce n'est rien au fond, rien qu'un poids qui ne s'en va pas et que l'écriture dérange à peine.

Je suis lasse.
Et lâche aussi.

Je pense trop. Ha! combien de lignes alignées, combien de mots tendus, combien qui ont tissé des toiles d'araignées, des amas de ronces, des forêts de discours droits comme des soldats qui ont formé barrières sur un chemin où plus rien n'est animé. J'avance par détours ce qui rend mon périple plus long.

L'envie de taire est plus forte que l'envie de dire.
Multiples verrous, multiples cadenas.
Etre son meilleur ennemi. Voilà ce qui ne change pas.

Je ne vais pas écrire autrement ce soir, la longue confession est dite ailleurs. Il fallait le préciser. C'est fait.

Tu m'as fait lire quelque chose qui m'est famillier. Cela parle d'une envie de changement qui nécessite la fin des dépendances. Devenir l'autre qu'on est pas. Remonter la pente.
J'ai lu. Deux fois. Je n'ai rien ressenti ou presque. Ca m'effraie, vois-tu? Suis-je totalement insensible à "ça"? Ou est-ce simplement (et c'est triste aussi) le refus de voir, d'entendre? Il me semble que je vois trop et que j'entend trop aussi. Des années que cela dure. L'habitude ronge l'envie de faire autrement. Il faudrait que l'urgence s'impose, le besoin, l'autorité du fait accompli qui reste à accomplir. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire?

Car tu es sans peur devant la vérité. Tu l'as affrontée et tu as gagné. Moi, j'ai tourné autour comme un toréador, j'ai approché ma main et puis je l'ai retirée, je me sentais mieux à l'abri derrière la grande cape rouge, je la faisais tournoyer comme un magicien, des gestes rien que des gestes. J'ai fabriqué une illusion immense comme un rempart. Du haut de cette tour de mots, d'excuses, de tentatives ratées de détruire ce monument sinistre que j'ai construit, je te vois. Tu es un point en bas. Je te regarde attaquer, je te regarde essayer de comprendre. J'ai beau te crier de partir, tu restes. C'est l'amour qui te guide. Le seul qui puisse défaire l'illusion que je suis.

 

31 mai 2009

Dimanche

Dimanche. Au parc Georges Brassens, c’est le marché des livres. Peu de gens sont là, juste quelques habitués qui passent d’un stand à un autre, regardent, feuillettent, soupèsent… et moi, sans raison apparente, je pense alors à un marché d’esclaves, je pense à ces visages où se mêlent l’envie et l’indifférence, je pense à la mémoire et à l’oubli, leur danse…Est-ce que la loi de la gravité atteint aussi les mots, et qu’une fois jetés vers le ciel, ils ne cessent jamais de retomber pareils à des pierres ?

La bague est là.
Elle est magique, si on appelle magie ce qui est en réalité de la superstition.
La bague est là, à mon doigt.
Je l’embrasse quand je suis heureuse. Quand je suis malheureuse, je la couvre de ma main, je lui demande de faire partir le chagrin.
Assise dans le bus, je suis un marabout des villes, un marabout sans clientèle, sans autre tours, sans autre gri-gri que cette bague à reflets bleutés.

Ai-je vraiment besoin des ces objets que je charge de pouvoirs utiles et bienfaisants ? Ils sont comme la canne blanche des aveugles : une manière de me guider dans le noir.

C’est une belle journée.

Lecture de Bernard-Marie Koltès. Incroyable densité des émotions par la création d’un jeu subtil de tensions entre ces personnages. Je parle d’une de ses pièces les moins connues : Sallinger.

J’achève la lecture de nouvelles de Guy de Maupassant. La plupart se déroulent pendant la guerre de 1870. Toutes sont construites avec la précision et le sens psychologique qui caractérisent Maupassant. On se dit « quelle maîtrise ! Quel style ! ». Et puis on se tait.

Vu l’Heure d’été de Assayas. J’avais retardé le moment de le voir. Les histoires qui parlent de deuil me sont toujours difficiles.

J’écoute Baba O’Riley des Who.

Quand j’étais enfant, j’aimais les aéroports et les musiques qui vous redonnaient la mémoire des choses oubliées.